Au plan national, il me semble indéniable que N.Sarkozy a fait une meilleure campagne que Ségolène Royal. Pas au plan des idées, bien sûr, je ne partage pas les siennes, mais sur la technique pure de campagne. Une affiche unique, des tracts plus lisibles, un slogan aussi simple que peu contraignant (Si tout devient possible, c’est que rien n’est encore choisi…). Un tout facile à mémoriser pour l’électeur. Il a fallu attendre l’entre deux tour pour que l’équipe de Ségolène trouve une cohérence plus marquée et cela s’est vu dans sa deuxième affiche, plus lumineuse.
Sur le fond, deux mouvements ont balayé tout le reste :
1) Les Français sont rentrés de plein pied dans la mondialisation. Ils acceptent définitivement que l’avenir se joue sur des règles de marché qui dépassent largement nos frontières. On peut s’en désoler, mais c’est un fait désormais acquis. Changer la donne ne se fera plus à l’intérieur de l’hexagone, mais dans un leadership à conquérir au plan mondial. Cela passe par l’Europe. Curieusement, cela explique bien le refus par les Français du traité constitutionnel. L’Europe est le bon échelon d’une vision d’un monde qu’ils veulent social, solidaire et écologique. L’Europe doit être à la fois le moteur d’un dynamisme retrouvé mais aussi protectrice, en lieu et place des Etats. Or aucun message fort n’apparaissait en ce sens dans le traité constitutionnel, surtout pas dans sa troisième partie.
Cela explique également le bon score du centre à l’élection présidentielle. Les extrêmes, trop décalés par rapport à cette réalité du monde, ont été aspirés par les deux grands partis (vote utile) mais le centre a surgi comme lieu d’incertitude (ou de juste moyenne supposée) entre les programmes des deux principaux candidats.
Cela explique enfin le sentiment de droitisation du débat de la présidentielle. Libéral de droite sans complexes, N.Sarkozy n’a pas eu à se forcer pour aller piocher dans le fond thématique de l’extrême droite pour cueillir les voix du Front National, reprenant à son compte quelques unes de ses idées de base audibles par ses électeurs : l’ordre face à la « racaille » ou l’ « identité nationale », par exemple. Soyons optimiste et espérons que, la plupart des électeurs du FN étant revenus dans le jeu républicain, ce parti se repliera sur son noyau dur et sectaire au point de ne plus être significatif dans le débat national.
Face à cela, Ségolène Royal a compris, dès le début de la campagne, que l’orientation sociale-démocrate, principalement défendue jusque là par Dominique Strauss Kahn, ne se discute plus pour un parti de gouvernement de gauche. Là encore, on peut s’en désoler, mais c’est ainsi. Comment, dès lors, réussir à bousculer le parti en quelques semaines ? Elle y est presque parvenue. Moins libéral que le parti travailliste anglais, plus proche des partis socio-démocrates du nord, mais avec une forte minorité de gauche radicale, les contours du PS post présidentiel se dessinent à grandes enjambées.
2) Le deuxième mouvement de fond vient du profil des deux finalistes, tous deux quinquagénaires. Les Français ont plébiscité le renouvellement nécessaire et proposé de la classe politique nationale. Finies les années 80, le personnel politique de cette époque est invité à prendre du recul, sinon sa retraite ; finies les années 90, aussi. La cohabitation a déçu, tout autant que le chiraquisme. Le corpus doctrinaire du gaullisme est définitivement évacué par la droite ; la rupture avec le marxisme est consommée à gauche, l’écologie politique n’aura pas su, quand à elle, se montrer à la hauteur des espoirs qu’elle suscitait. J’avais pronostiqué depuis le départ un duel final entre Ségolène Royal et N.Sarkozy. Ce dernier a réussi le tour de force d’apparaître comme neuf après plus de 15 années au pouvoir. Il a su apparaître comme le candidat de la rupture avec le chiraquisme et la droite sociale. Il a l’aplomb de Reagan et de Thatcher. Ne nous trompons pas sur les discours d’ouverture qui président à la constitution de son premier gouvernement. Ils n’auront qu’un temps, car avec cet homme là le pouvoir ne se partage pas. On le voit bien dans les Hauts de Seine.
Ségolène Royal est à tous égards une figure neuve de la politique français. Femme, elle n’a vraiment émergé qu’après sa prise du pouvoir en Poitou Charentes. Si sa personnalité bien trempée, on en parle beaucoup actuellement, dans la vie comme en politique en effraie plus d’un, elle sait qu’elle a une carte à jouer pour l’avenir : s’imposer très vite comme la candidate naturelle de la gauche en 2012. Ce n’est pas inaccessible, car elle peut aujourd’hui y prétendre avec de réelles chances de convaincre les militants socialistes. Elle me fait penser, à tous points de vue, à F.Mitterrand à la fin des années 60. Le chemin sera long, mais l’enjeu pour la gauche, comme pour la démocratie en France est important.
Somme toute, la situation politique s’est donc clarifiée. Le nouveau Président élu, qui certainement, pense déjà à 2012, ne cache pas ses choix de droite : Individualisme, compétition dans le travail, politique de l’offre, accumulation et, pour le reste, compassion ; Ségolène Royal, qui elle aussi ne se prive pas de parler déjà de 2012, porte d’autres valeurs qui sont les miennes : Solidarité, travail pour tous, encouragement des PME et PMI, politique de la demande, développement durable et redistribution. Comment ne pas y voir un vrai clivage.
Le rôle de l’Etat est clairement différencié entre les deux protagonistes, même si tous deux admettent qu’il n’a plus vocation à se substituer à l’entreprise (en attendant la prochaine crise…). Avec N.Sarkozy, il se renforcera sur ses pouvoirs régaliens et coercitifs, la justice et l’intérieur notamment, tout en dérégulant là où la résistance sera la plus faible et en transférant sur l’usager les déficits publics.
Ségolène Royal, à contrario, devra affiner une vision d’un Etat régulateur, impartial, et décentralisé.
N.Sarkozy, qui n’a certainement pas l’ambition de se limiter à un seul mandat, pourrait être difficile à battre en 2012, si l’économie française, tirée par la locomotive allemande, retrouve un taux de croissance durablement supérieur à 2,5% avec, à la clef, une diminution, visible et non contestée, du chômage. Mais ce n’est pas là-dessus que la bataille de 2012 se jouera. Elle se jouera sur deux enjeux qu’il maîtrise moins bien que la gauche, compte tenu de son approche idéologique : L’Europe et l’écologie.
Comment peut-il faire progresser l’Europe politique connaissant les deux tentations qui l'habitent : l’atlantisme et son inclinaison pour l’Europe des nations ?
Comment, par ailleurs, mener une politique volontariste et forte sur l’écologie lorsque le credo économique du nouveau Président est l’équilibre des forces du marché ? On aura noté, par delà la symbolique de la signature du pacte de Nicolas Hulot, la faiblesse de son programme en ce domaine.
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