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Faut-il lire le Goncourt 2006, "Les Bienveillantes" ?

Crédit photos : (c)Pierre Bayle

Le point de vue de Pierre Bayle

Je ne lirai pas le Goncourt

Pas la peine de m'offrir le Goncourt, j'ai décidé de ne pas lire : assez de cette manie de faire à tout propos l'éloge de l'assasssin et de le mettre sur le même plan que la victime !

Quel que soit le talent du jeune Jonathan Littell, je refuse d'entrer dans une lecture où, peu ou prou, j'aurais l'occasion de m'identifier à un SS, le personnage qui parle à la première personne. Je refuse toute identification de ce genre et n'éprouve aucun intérêt à savoir si le personnage est réel ou imaginaire, normal ou atypique, représentatif ou non d'une humanité diverse et parfois monstrueuse.

Car ce personnage reste un SS, une catégorie d'hommes ou plutôt une caste de tueurs qui s'était volontairement et sciemment mise à l'écart de l'Humanité et avait érigé la violence en doctrine. Vouloir prouver qu'il ressemble à chacun d'entre nous ? C'est un pari stupide, ou masochiste, et la seule "normalité" que j'accepte chez les criminels nazis est celle de ce petit fonctionnaire à lunettes dans sa cage de verre, Adolf Eichmann pendant son procès en Israël, mourant au monde à cause de ses certitudes, comme ses camarades jugés et condamnés avant lui.

Précisément, voir en librairie les piles du Goncourt à côté de celles présentant les mémoires de Goebbels me donne la nausée : le goût de nos contemporains pour ce genre de littérature, comme tout récemment pour le journal du garde du corps de Hitler, me pose problème car il ne me semble ni neutre, ni simplement historique.

Ressasser les massacres vus par les lunettes du bourreau me paraît une manière coupable de cultiver la morbidité du public, son voyeurisme de la violence et de la mort qui se manifeste à chaque instant, comme ces masses d'automobilistes qui ralentissent, en passant en face d'un accident, pour essayer d'apercevoir du sang, des victimes.

Je refuse donc de lire "Les Bienveillantes", comme j'ai toujours refusé de voir "Salo ou les 120 journées de Sodome" car je n'étais pas dupe : Pasolini prétendant ici condamner la violence fasciste me semblait aller beaucoup plus loin, car il a certainement dépassé la condamnation idéologique pour faire oeuvre esthétique d'un spectacle sado-masochiste, attirant un public lui-même suspect de voyeurisme morbide.

On nous explique que Littell est d'une famille juive d'Europe centrale, ce qui l'autoriserait à parler au nom des victimes ? Le massacre organisé des juifs d'Europe, pour appeler la Shoah par son nom, restera la cicatrice béante du 20e siècle et rien ne permettra, jamais, de confondre victimes et bourreaux, ni de donner à ces derniers une once de l'humanité qu'ils ont déniée à leurs six millions de victimes.

Nulle prescription, aucune compréhension pseudo psychologique ne pourra atténuer la responsabilité des bourreaux. Désolé M. Littell, au risque de passer pour un ignorant ou un esprit borné, je refuse d'endosser même une seconde l'uniforme noir des criminels nazis, même sous une belle langue, même dans un beau récit, et j'abrège les qualificatifs élogieux trouvés chez les premiers critiques.

Au fait, je n'interdis à personne d'aller acheter le livre et ne lance aucune fatwa contre son auteur. C'est une affaire de conscience et, en bon démocrate, je préfère bien entendu avoir la liberté de ne pas lire un mauvais livre, ou un livre que je désapprouve, que l'interdiction de le lire.

Ma réponse à Pierre :

Mon Cher Pierre,

Je n'ai pas la même appréciation que toi sur le livre de J.Littell, prix Goncourt 2006  « Les bienveillantes ». Et, si mon but n'est pas de te faire changer d'avis, je voudrais cependant t'expliquer pourquoi j’ai apprécié ce livre, en scindant ma réponse entre le personnage, d’une part et le roman historique, d’autre part, car la description de la mécanique exterminatrice nazie est le fond de ce roman, et pas seulement un décor planté autour du « héros ».

Tout d'abord, je n'ai à aucun moment ressenti que je puisses m'identifier au dit "héros" de ce roman. Je n'ai éprouvé aucune sympathie pour lui, pas la moindre empathie. Ce personnage sombre, incestueux, homosexuel plutôt refoulé, habité de fantasmes masochistes, se révèle finalement assez antipathique et ennuyeux. C'est souvent le cas, d'ailleurs, pour ces romans écrits à la première personne qui déroulent avec complaisance l'apitoiement sur soi-même d’un héros immature et irrésolu. Aucun risque donc, à mon sens, pour le lecteur de se rêver dans un uniforme SS !

Par contre, j'ai beaucoup appris sur la mise en place, mal connue, de ce complexe industrialo-génocidaire, notamment sur la période 40-43 à l'est, ainsi que sur la consubstantialité originelle entre l'idéologie nazie et la volonté d'extermination du peuple juif. Au point que cette extermination prendra le pas, parfois, sur la logique de guerre et amènera l'Allemagne nazie à s'affaiblir elle-même dans le conflit. Il est hallucinant de lire les débats entre Speer et la SS, lorsque le premier, loin de condamner l’extermination, tente de négocier, sans le moindre succès d’ailleurs, un délai de survie plus long pour les déportés triés aptes afin d’assurer une main d’œuvre d’esclaves aux industries d’armement. Inimaginable également cette perversion absolue qui est de tenter d’apporter constamment une justification philosophique et une caution scientifique à l’extermination des juifs. Ainsi ces rapports d’ « experts » et ces conférences multiples pour déterminer si telle tribu isolée d’Ingouchie est sémite ou non, étant entendu qu’elle sera, en tout état de cause, massacrée… Il est étonnant de comprendre, ce qui restait pour moi une énigme, comment l’Allemagne a réussi par ses multiples exactions à se priver de l’appui des Ukrainiens pourtant si hostiles aux Russes et au communisme.

Quel besoin, vas-tu me demander, de savoir tout cela ? Les documents existent, tous les faits décrits dans le roman sont connus des spécialistes…

Je crois que l’un des mérites de ce livre est de les rendre accessibles au plus grand nombre, sachant que tu ne peux pas sortir de ce livre sans te poser deux questions :

  • La première est de te demander sans cesse lors de la lecture « était-ce évitable ? » et surtout « n’y aura-t-il donc aucune limite ? ». Tu lis, page après page, que non, que ce n’était pas évitable et qu’il n’y avait pas de limite à partir du moment où les nazis étaient parvenus au pouvoir. Et ce pour deux raisons, parce que ce régime ne pouvait fonctionner que sur le principe de l’adhésion totale, volontaire ou non, de tous et de chacun à l’idéologie du chef ; Et parce que par essence cette idéologie était exterminatrice. La première digue de défense rompue, celle de l’existence d’un régime démocratique trop faible en Allemagne (et trop affaiblis en Europe occidentale ?) pour résister à l’accès des nazis au pouvoir, tout s’est déroulé sur une partition pré écrite. Il n’y avait plus de limite possible : après les handicapés mentaux, les juifs, les polonais, puis tous les slaves, les Tziganes, les homosexuels et qui ensuite ? Les prisonniers de guerre russes, et puis qui ? les Français ? les méditerranéens ? C’est effrayant, et très concret dans le livre. Tu imagines l’exigence de vigilance que cela nous impose à nous qui sommes engagés en politique !
  • La deuxième question est de savoir si un individu isolé pouvait garder sa raison propre, dans les deux sens du terme, au milieu de tant d’horreurs. Et je crains que la réponse soit humainement négative, contrairement, d’ailleurs, à ce tout ce que nous voudrions croire, puisque nous croyons foncièrement en l’homme ! C’est un débat que tu as du connaître dans ta vie professionnelle lorsque l’armée se pose la question du refus d’exécution par un soldat d’un ordre non justifié, voire criminel : Combien d’hommes normaux enrôlés dans l’armée, en temps de guerre, et dans un régime fasciste qui plus est, peuvent garder un libre arbitre suffisant pour refuser d’exécuter une ordre pourtant aussi monstrueux que celui d’exterminer les populations civiles ? Et bien le livre de Littell montre qu’il y en avait, peu certes, mais quand même, ne serait-ce que ceux qui ne supportaient pas la vue des charniers. Mais ceux-ci étaient eux-mêmes directement ou indirectement éliminés par le système. La logique génocidaire ne peut accepter ni états d’âme, ni témoins… Au final ne demeurent que les sadiques, les pervers, les assassins de profession, ou tous ceux qui le deviennent, par folie, simplement et qui au final, ayant abdiqué, n’ont plus rien à perdre.

Or le héros du livre fait partie de ceux là. On comprend vite qu’il accepte totalement cet holocauste auquel il participe, qu’il l’assume et que ses réticences pseudo humanistes portent plutôt sur l’inélégance du spectacle que sur ce qui se déroule. Ajoutons enfin, qu’il se révèle d’une « inutilité » crasse dans les missions qui lui sont confiées. Il échoue tout le temps. Cela ne le rend pas sympathique pour autant, mais c’est peut-être le seul point rassurant… Si tous les échelons de la hiérarchie SS s’étaient révélé « efficaces », la guerre eût été plus longue encore et le nombre de millions de victimes plus monstrueux, si c’est possible de graduer l’horreur.

(c) photos Pierre Bayle

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