Pas la peine de m'offrir le Goncourt, j'ai décidé de ne pas lire : assez de cette manie de faire à tout propos l'éloge de l'assasssin et de le mettre sur le même plan que la victime !
Quel que soit le talent du jeune Jonathan Littell, je refuse d'entrer dans une lecture où, peu ou prou, j'aurais l'occasion de m'identifier à un SS, le personnage qui parle à la première personne. Je refuse toute identification de ce genre et n'éprouve aucun intérêt à savoir si le personnage est réel ou imaginaire, normal ou atypique, représentatif ou non d'une humanité diverse et parfois monstrueuse.
Car ce personnage reste un SS, une catégorie d'hommes ou plutôt une caste de tueurs qui s'était volontairement et sciemment mise à l'écart de l'Humanité et avait érigé la violence en doctrine. Vouloir prouver qu'il ressemble à chacun d'entre nous ? C'est un pari stupide, ou masochiste, et la seule "normalité" que j'accepte chez les criminels nazis est celle de ce petit fonctionnaire à lunettes dans sa cage de verre, Adolf Eichmann pendant son procès en Israël, mourant au monde à cause de ses certitudes, comme ses camarades jugés et condamnés avant lui.
Précisément, voir en librairie les piles du Goncourt à côté de celles présentant les mémoires de Goebbels me donne la nausée : le goût de nos contemporains pour ce genre de littérature, comme tout récemment pour le journal du garde du corps de Hitler, me pose problème car il ne me semble ni neutre, ni simplement historique.
Ressasser les massacres vus par les lunettes du bourreau me paraît une manière coupable de cultiver la morbidité du public, son voyeurisme de la violence et de la mort qui se manifeste à chaque instant, comme ces masses d'automobilistes qui ralentissent, en passant en face d'un accident, pour essayer d'apercevoir du sang, des victimes.
Je refuse donc de lire "Les Bienveillantes", comme j'ai toujours refusé de voir "Salo ou les 120 journées de Sodome" car je n'étais pas dupe : Pasolini prétendant ici condamner la violence fasciste me semblait aller beaucoup plus loin, car il a certainement dépassé la condamnation idéologique pour faire oeuvre esthétique d'un spectacle sado-masochiste, attirant un public lui-même suspect de voyeurisme morbide.
On nous explique que Littell est d'une famille juive d'Europe centrale, ce qui l'autoriserait à parler au nom des victimes ? Le massacre organisé des juifs d'Europe, pour appeler la Shoah par son nom, restera la cicatrice béante du 20e siècle et rien ne permettra, jamais, de confondre victimes et bourreaux, ni de donner à ces derniers une once de l'humanité qu'ils ont déniée à leurs six millions de victimes.
Nulle prescription, aucune compréhension pseudo psychologique ne pourra atténuer la responsabilité des bourreaux. Désolé M. Littell, au risque de passer pour un ignorant ou un esprit borné, je refuse d'endosser même une seconde l'uniforme noir des criminels nazis, même sous une belle langue, même dans un beau récit, et j'abrège les qualificatifs élogieux trouvés chez les premiers critiques.
Au fait, je n'interdis à personne d'aller acheter le livre et ne lance aucune fatwa contre son auteur. C'est une affaire de conscience et, en bon démocrate, je préfère bien entendu avoir la liberté de ne pas lire un mauvais livre, ou un livre que je désapprouve, que l'interdiction de le lire.


