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Lettre ouverte de Guy Konopnicki à Roger Fajnzylberg

Le 18 avril 2007

         Mon cher Roger,

Dimanche soir, quand les résultats seront connus, tu auras le loisir de voir ou de revoir  « Le Président », sur France 3. Tu apprécieras, sans nul doute une des répliques de ce superbe dialogue de Michel Audiard… Gabin en démissionnant règle ses comptes devant l’Assemblée. Il s’en prend au patronat. Une voix dans l’hémicycle lance « Il y a aussi des patrons de gauche ! » Et Gabin répond : « Il y a aussi des poissons volants, mais ce n’est pas, que je sache, une des caractéristiques majeures de l’espèce ».
Tu as  décidé de rejoindre une nouvelle catégorie de créatures curieuses, te voici donc, électeur de Sarkozy et, cependant, toujours de gauche. C’est une manière de prendre ses nageoires pour des ailes.

Tu parles comme l’aigle, tu contemples la gauche du haut de tes 40 ans de vie politique. Nul n’est mieux placé que moi pour témoigner de ces années. Si je te réponds publiquement, c’est de me sentir un peu responsable. Bien des choses ont changé, depuis le temps où nous militions à l’Union des étudiants communistes. Cependant, notre ami  Jacques Fansten a placé en exergue de son film « Les lendemains qui chantent » une phrase qui caractérise fort bien nos engagements :
« Ce n’est pas parce que nous avions tort qu’ils avaient raison ».

Je sais, bien sûr, en quoi nous avions tort. J’ai, semble-t-il, un peu écrit à ce propos. Mais je n’irai jamais m’agenouiller devant eux.
 
Doctement, tu affirmes que Nicolas Sarkozy est le seul capable d’assurer les fonctions présidentielles. Forcément, Ségolène Royal est une femme ! Je n’ai pas besoin de développer. Il me suffit de renvoyer le lecteur au portrait du génie des Hauts-de-Seine paru dans Marianne.
Tu remarqueras que dans ce même numéro de Marianne, je consacre ma chronique à une saloperie de la droite polonaise, qui entend retirer leur statut d’anciens combattants aux derniers survivants des Brigades Internationales d’Espagne. Mais cette saloperie est assez partagée ! Lorsque la France a décidé, fort tardivement, d’accorder la carte de combattant aux anciens de l’Espagne républicaine, une partie de notre bonne droite s’y est opposée. Elle était conduite par Jean-Jacques Guillet. Contre le souvenir des militants communistes partis combattre le fascisme en Espagne, on voyait se dresser ce qu’il y a de plus réactionnaire en France, ce noyau dur dont le département des Hauts- de-Seine constitue la terre d’élection. Les hommes de Balladur, de Pasqua et de Sarkozy. Tu leur apportes ta voix. Mais qui es-tu ?

S’il y avait eu un ministère de l’immigration et de l’identité nationale lorsque ton père, après avoir combattu en Espagne et en France est revenu d’Auschwitz, tu ne serais pas né à Paris. Tes parents n’auraient pas pu passer l’examen de français que Sarkozy entend exiger des immigrés. Ne le prends pas mal. Mes grands-parents ne parlaient pas, non plus, la langue de Racine en fuyant la Pologne et l’Allemagne !
Tu es, comme moi, à jamais, un juif polak. Ils le savent, eux !
C’est pour cette raison que la droite sévrienne s’est acharnée sur toi.
Un maire communiste, youpin au nom imprononçable, administrant une commune où résident tant de gens de bonne extraction, c’était intolérable. Et ce maire, exclu du PCF, demeurait à gauche et se battait encore après sa défaite de 1983 ! Il fallait l’éliminer de la vie publique. La gauche ne t’as sans doute pas donné la place que tu méritais. Mais la droite voulait te briser . Et ce sont des amis des temps militants qui t’ont, alors permis de retrouver du travail.
À Sèvres des militants de gauche t’ont gardé leur confiance. Ils ont milité à Sèvres Demain et tu as pu te présenter aux élections cantonales. Sur la base des résultats, tu as signé un  accord municipal avec le Parti Socialiste. Mais tu as décidé de piétiner une longue histoire, ta propre histoire.

J’ai bien lu ton texte. Je ne crois pas être le dernier à critiquer la gauche. Mais tu reprends les poncifs les plus éculés du néo libéralisme. Non, la France n’est pas malade des acquis des salariés, ni des abus de l’aide aux emplois. Il suffit de calculer le nombre de RMI correspondant à l’indemnité empochée par le patron d’EADS.
Crois-tu que ces gens t’acceptent, parce que reprend le langage de l’égoïsme bourgeois, que tu te ranges à leur point de vue, comme si tu avais toujours vécu comme eux ?
Mais tu as oublié … Tu ne sais plus d’où tu viens, d’où nous venons, politiquement et socialement.

Tu te trompes, Roger. Pour eux, pour cette réaction qui espère triompher dimanche, tu seras toujours regardé en fonction de ton passé, de tes origines. Ils t’accueilleront avec toute la condescendance réservée aux parvenus ayant piétiné leur acte de naissance. Ils ont pour toi ce mépris avec lequel tu considères, toi, ceux qui avaient, jusque-là, partagé tes combats.

         Mon cher vieux camarade… Tant de souvenirs défilent. 40 ans, dis-tu. Et même un peu plus. Je ressens une profonde tristesse.
Il y a longtemps, pourtant, qu’un choix électoral ne m’avait pas semblé aussi évident. Je vais voter pour Ségolène Royal, sans aucune hésitation. Et j’espère que le scrutin réservera une de ces surprises dont les électeurs ont le secret : la défaite de Nicolas Sarkozy et de cette cohorte de notables, d’arrivistes et de corrompus que nous connaissons si bien, nous qui fûmes, des élus de la république bananière des Hauts-de-Seine.

                                               Salut et Fraternité !

                                               Guy Konopnicki