Par Charles Fiterman, ancien ministre
C'est devenu une banalité que de souligner les changements
considérables qui affectent la société et le monde depuis une
vingtaine d'années. Ils concernent les sciences, les technologies, les
façons de produire et les produits eux-mêmes, l'organisation des
productions et leur répartition sur la planète, l'organisation
politique du monde et les relations entre les pays et les humains, les
modes de vie, les mœurs.
Il est pourtant un domaine qui, pour l'essentiel, échappe à ces
mutations, qui tarde à les traduire, c'est celui du politique. Ses
repères, ses concepts, ses structures, ses pratiques sont encore
largement ceux du passé. Ce qui nuit gravement à son efficacité et est
à la base de la distance, dangereuse pour la démocratie, prise entre
les citoyens et leurs représentants.
Je suis de ceux qui pensaient que la novation nécessaire passerait
par l'étude, la recherche, le débat à partir desquels s'élaboreraient
une nouvelle donne, de nouveaux concepts et de nouvelles formes
politiques, susceptibles de faire l'objet de décisions de congrès. Les
circonstances, et sans doute aussi les hommes, ne l'ont pas permis. Il
y a certes eu des initiatives prometteuses dans les années 90 : le
mouvement Refondations, les Assises de la transformation sociale. Des
idées ont été lancées comme cette "nouvelle alliance des couches
populaires et des couches moyennes" avancée par Lionel Jospin. Mais
les actes n'ont pas suivi. Le désastre du 21 avril 2002 me semble
devoir pour beaucoup à cette absence d'ouverture d'une perspective
politique mobilisatrice et rassembleuse. Il a fallu ensuite éviter la
dispersion des forces, relancer l'action - François Hollande a le
mérite de s'y être consacré avec succès - et faire face à un débat
européen qui a remis au premier plan la division traditionnelle de la
gauche sur ce point. Mais le principal n'a pas pu se faire.
Et voilà que dans la préparation de l'élection présidentielle émerge
d'une façon inattendue une personnalité, une candidature : celle de
Ségolène Royal. On a dit et on répète qu'il n'y a là qu'un effet
d'image, le résultat d'un battage médiatique et sondagier. Bien sûr,
ses concurrents et ses critiques ne se préoccupent pas de leur propre
image, ne prennent jamais connaissance des sondages, ne choisissent
pas leurs postures en fonction de ce qu'ils perçoivent de la société !
Soyons sérieux, l'image compte, elle n'est pas neutre. Et celle que
renvoie Ségolène Royal, inhabituelle à ce niveau en France, c'est
celle d'une femme volontaire, intelligente, tenace. Son langage est
direct, concret, sans détours.
Il n'y a pas dans le discours qu'une musique des mots, il y a les
mots eux-mêmes. J'ai pris la peine d'en faire une lecture attentive,
sans me contenter de ce qu'en disent les médias. J'y ai trouvé des
orientations fortes et neuves, qui rejoignent celles que je défends,
avec d'autres, depuis plus de dix ans. D'abord, la promotion d'un
nouveau type de développement qui lie étroitement la croissance
économique, le progrès social et la prévoyance environnementale. C'est
le développement qualifié de durable, pris dans toute sa dimension. Et
puis, une liaison nouvelle établie dans les objectifs et dans l'action
entre l'individu et le collectif, entre les indispensables
transformations réalisées par la volonté collective démocratique et la
prise de responsabilité de l'individu, encouragée et élargie par des
libertés nouvelles. Il y a là une leçon essentielle tirée de l'échec
du collectivisme. Et puis encore, cet " ordre juste " qui associe
pleinement sécurité et justice, dans le droit fil des combats de la
gauche. Prétendre que l'ordre n'entre pas dans les objectifs de la
gauche, ériger en préalable à son établissement la solution de tous
les problèmes sociaux, c'est être sourd à l'exigence qui monte des
milieux les plus populaires, les plus confrontés à tous les désordres,
c'est oublier que la sécurité est une condition première de la vie.
Enfin, et surtout, il y a cette " révolution démocratique ", cet appel
à un nouvel âge de la démocratie qui fasse une place nouvelle à
l'intervention citoyenne. C'est ce que demande toute une partie de la
gauche depuis des décennies.
Au regard de l'orientation ainsi affirmée, des possibilités qu'elle
ouvre, les polémiques agressives sur telle ou telle expression, telle
ou telle forme suggérée, que l'on peut toujours améliorer, sont
subalternes et un peu ridicules.
La novation, elle s'exprime à travers tout cela, et c'est parce que
Ségolène Royal, par ce qu'elle est et par ce qu'elle dit, en est
porteuse que sa candidature a l'impact constaté dans le pays. Les
sondages ne font que refléter le phénomène, de façon sinon exacte, en
tout cas approchée.
Alors, il ne faut pas, il ne faut surtout pas tuer l'espérance. Ne
nous racontons pas d'histoire, lui tourner le dos, c'est laisser le
champ libre à la démagogie de l'extrême-droite et à la victoire de la
droite. Ce qui nous est proposé avec Ségolène Royal, ce n'est certes
pas un avenir dépourvu de soucis et de problèmes. La novation est à
construire. Mais l'immense mérite de la démarche qu'elle propose,
c'est précisément d'ouvrir l'espace et les chemins de cette
construction, de favoriser la mise en mouvement de la société
elle-même. Et s'il y a une leçon à tirer du passé,
c'est bien que sans ce mouvement, un gouvernement aussi bon soit-il,
ne peut conduire au succès les réformes nécessaires.
Le Parti socialiste tout entier, et chacune et chacun de ses membres
ont une responsabilité devant l'histoire. Ils peuvent permettre à la
France de retrouver cet élan créateur qui a marqué les grands moments
de son histoire. Ils peuvent aussi à cette occasion permettre à leur
parti de gagner une place nouvelle dans ce pays et à la gauche tout
entière d'engager de façon significative sa rénovation. Quel dommage
si nous manquions ce premier rendez-vous avec le socialisme du 21ème
siècle !